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Comment est fait le vin : les 6 étapes de la vinification

Par Julien P.

12 min de lecture
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Du raisin au verre, la transformation est à la fois simple dans son principe et infiniment complexe dans ses détails. Le vin, c'est du jus de raisin fermenté — trois mots qui résument des millénaires de savoir-faire. Mais entre la grappe sur le cep et la bouteille sur la table, six étapes se succèdent, chacune déterminante pour le résultat final. Un faux pas à n'importe quel stade et le vin bascule du sublime au médiocre.

Voici comment un grain de raisin devient un verre de vin — et pourquoi chaque choix du vigneron compte.

Étape 1 — Les vendanges : tout commence dans la vigne#

La vinification commence bien avant le chai. Elle commence dans la vigne, au moment où le vigneron décide de récolter. Ce choix est crucial : trop tôt, le raisin manque de sucre et de maturité aromatique. Trop tard, l'acidité chute, l'alcool potentiel grimpe et les arômes de fruit frais se perdent.

Maturité technologique et maturité phénolique#

Le vigneron surveille deux types de maturité. La maturité technologique se mesure au réfractomètre : taux de sucre, acidité totale, pH. La maturité phénolique concerne les polyphénols — tanins, anthocyanes (pigments rouges) — présents dans la peau et les pépins. Un raisin peut être techniquement mûr (assez de sucre) mais phénoliquement vert (tanins âpres, couleur insuffisante).

Les grands vins rouges exigent que les deux maturités coïncident. C'est pourquoi le choix de la date de vendange est souvent qualifié de « décision la plus importante de l'année » par les vignerons.

Vendange manuelle ou mécanique#

La vendange manuelle permet un tri sur pied — les vendangeurs écartent les grappes abîmées, botrytisées ou insuffisamment mûres. Elle est obligatoire pour certaines appellations (Champagne, Beaujolais) et pour les vins destinés à la macération en grappes entières.

La vendange mécanique, réalisée par des machines à vendanger qui secouent le cep pour en détacher les baies, est plus rapide et moins coûteuse. Elle convient aux grandes exploitations et aux terrains plats. Les machines modernes sont nettement plus précises qu'il y a vingt ans, mais elles ne permettent pas le tri qualitatif d'une équipe de vendangeurs expérimentés.

Étape 2 — Foulage et pressurage : extraire le jus#

Une fois récoltées, les grappes arrivent au chai. Deux opérations vont libérer le jus : le foulage et le pressurage.

L'éraflage#

Avant toute chose, les grappes passent généralement par l'érafloir, une machine qui sépare les baies de la rafle (la tige qui les relie). La rafle contient des tanins verts et herbacés qui peuvent donner de l'amertume au vin. Certains vignerons conservent néanmoins une proportion de grappes entières — c'est le cas en Bourgogne et dans le Beaujolais — pour apporter de la fraîcheur et de la complexité aromatique (source : Oenotourisme.com).

Le foulage#

Le foulage consiste à écraser légèrement les baies pour libérer le jus (le moût) et la pulpe. Autrefois réalisé aux pieds dans de grandes cuves — une image d'Épinal qui a la vie dure — il est aujourd'hui fait mécaniquement par un fouloir à rouleaux. L'objectif est de rompre la peau sans broyer les pépins, qui libéreraient des huiles amères.

Le pressurage#

Le pressurage va plus loin : il applique une pression mécanique sur la vendange pour extraire un maximum de jus. Pour le vin blanc, le pressurage intervient immédiatement — c'est la différence fondamentale avec le rouge. Pour le rouge, il n'intervient qu'après la macération et la fermentation (source : ArteVino).

La pression exercée détermine la qualité du jus. Les premiers litres qui s'écoulent sans pression (le « jus de goutte ») sont les plus fins. Le « jus de presse », extrait sous forte pression, est plus tannique et charpenté — il peut être assemblé ou non au jus de goutte selon le style recherché.

Étape 3 — La fermentation alcoolique : le sucre devient alcool#

C'est le cœur de la vinification. La fermentation alcoolique est le processus biochimique par lequel les levures transforment le sucre du raisin (glucose et fructose) en alcool éthylique et en dioxyde de carbone. La formule est simple : C6H12O6 → 2 C2H5OH + 2 CO2. La réalité est considérablement plus complexe.

Les levures : artisanes de la transformation#

Les levures responsables de la fermentation appartiennent principalement à l'espèce Saccharomyces cerevisiae. Elles peuvent être indigènes (naturellement présentes sur la peau du raisin et dans le chai) ou sélectionnées (levures commerciales choisies pour leurs propriétés spécifiques : tolérance à l'alcool, production aromatique, vitesse de fermentation).

Les vignerons qui travaillent en bio ou biodynamie privilégient les levures indigènes, qui sont considérées comme un marqueur du terroir. Les levures sélectionnées offrent davantage de contrôle et de régularité — un avantage pour les grandes cuveries industrielles.

Température et durée#

La température de fermentation influence profondément le profil du vin. Pour les blancs, une fermentation à basse température (12-18 °C) préserve les arômes fruités et floraux. Pour les rouges, une température plus élevée (25-30 °C) favorise l'extraction des tanins et de la couleur pendant la macération.

La durée varie de quelques jours (blancs légers) à plusieurs semaines (grands rouges). Le vigneron surveille la densité du moût au mustimètre : quand elle tombe en dessous de 1 000 (densité de l'eau), les sucres sont transformés — la fermentation est terminée.

La macération : l'étape qui fait le rouge#

La macération est la phase pendant laquelle le jus reste en contact avec les peaux, les pépins et parfois les rafles. C'est elle qui donne au vin rouge sa couleur, ses tanins et une grande part de ses arômes. Pour les blancs, cette étape est soit absente, soit très courte (macération pelliculaire de quelques heures pour certains blancs aromatiques).

La durée de macération peut aller de 5 jours (rouges légers, Beaujolais) à 4 semaines (grands Bordeaux, Barolo). Plus la macération est longue, plus l'extraction est poussée — mais attention : au-delà d'un certain point, les tanins deviennent durs et les arômes se ferment.

Étape 4 — La fermentation malolactique : adoucir l'acidité#

Après la fermentation alcoolique, la plupart des vins rouges et certains blancs subissent une seconde fermentation : la fermentation malolactique (FML). Ce ne sont plus des levures mais des bactéries lactiques (Oenococcus oeni) qui transforment l'acide malique (acide vif, « de pomme verte ») en acide lactique (acide doux, « de yaourt »).

Le résultat : le vin perd en acidité tranchante et gagne en rondeur, en souplesse, en complexité. Pour les rouges, la FML est quasi systématique. Pour les blancs, c'est un choix stylistique : un Chardonnay bourguignon la subit (d'où sa rondeur beurrée), mais un Riesling alsacien la bloque volontairement pour conserver sa vivacité.

La FML dure de 3 à 4 semaines et se déclenche naturellement quand la température du chai dépasse 18-20 °C. Certains vignerons l'ensemencent avec des bactéries sélectionnées pour la contrôler. D'autres laissent faire la nature — au risque d'une fermentation partielle ou d'une déviation aromatique.

Étape 5 — L'élevage : le temps fait son œuvre#

Une fois les fermentations achevées, le vin est « élevé » — c'est-à-dire conservé dans un contenant pendant une durée variable, de quelques semaines à plusieurs années. L'élevage est la phase où le vin acquiert sa personnalité définitive (source : Rhonéa).

Fût de chêne vs cuve inox#

Le choix du contenant est déterminant.

Le fût de chêne (barrique bordelaise de 225 litres, pièce bourguignonne de 228 litres, foudre alsacien de 1 000 à 10 000 litres) apporte au vin des arômes boisés — vanille, toast, noix de coco, épices — issus des composés du bois. Il permet une micro-oxygénation lente à travers les pores du chêne, qui assouplit les tanins et stabilise la couleur. Un fût neuf marque davantage le vin qu'un fût de 2e ou 3e usage.

La cuve inox est neutre : elle n'apporte ni arôme ni oxygénation. Elle préserve le fruit pur, la fraîcheur et la minéralité du vin. C'est le contenant de prédilection pour les blancs vifs (Sancerre, Muscadet) et les rosés.

Certains vignerons combinent les deux : une partie de la cuvée en fût, une partie en cuve, assemblées ensuite pour trouver l'équilibre entre boisé et fruit.

Durée d'élevage#

Un Beaujolais nouveau se met en bouteille quelques semaines après la fermentation. Un grand cru classé de Bordeaux passe 18 à 24 mois en barrique neuve. Un Barolo italien peut vieillir 3 ans en foudre avant la mise en bouteille. La durée d'élevage dépend du style recherché, de la structure du vin et des traditions de l'appellation.

Le soutirage et le sulfitage#

Pendant l'élevage, le vigneron réalise des soutirages — transferts du vin d'un contenant à un autre pour le séparer de ses lies (dépôts de levures mortes et de matière organique). Ces lies peuvent enrichir le vin en arômes (élevage sur lies, typique du Muscadet et de certains Champagnes) ou au contraire générer des odeurs de réduction si elles ne sont pas gérées.

Le sulfitage — l'ajout de dioxyde de soufre (SO2) — intervient à plusieurs moments de la vinification, notamment lors de l'élevage. Les sulfites protègent le vin de l'oxydation et des bactéries indésirables. Les doses varient selon le type de vin et le cahier des charges (conventionnel, bio, nature).

Étape 6 — L'assemblage et la mise en bouteille : le geste final#

L'assemblage#

L'assemblage est l'art de combiner plusieurs cuvées — issues de cépages, de parcelles ou de contenants différents — pour obtenir le vin final. À Bordeaux, l'assemblage de Merlot, Cabernet Sauvignon et Cabernet Franc est une tradition séculaire. En Champagne, l'assemblage de crus, de millésimes et de cépages (Pinot Noir, Chardonnay, Meunier) est une signature de chaque maison.

Certains vins sont mono-cépage et mono-parcelle — un Pinot Noir de Bourgogne, un Riesling alsacien. L'assemblage y est alors minimal, mais le vigneron peut encore jouer sur les lots (pressoir direct vs macération, cuve vs fût).

Collage et filtration#

Avant la mise en bouteille, le vin est généralement collé et filtré pour le clarifier et le stabiliser. Le collage consiste à ajouter un agent (bentonite, albumine d'œuf, protéine de pois) qui agglomère les particules en suspension et les fait tomber au fond de la cuve. La filtration passe le vin à travers un filtre pour retirer les dernières impuretés.

Certains vignerons choisissent de ne ni coller ni filtrer, pour préserver l'intégrité aromatique du vin. La mention « non filtré » sur l'étiquette est un argument de naturalité — mais le vin peut présenter un léger dépôt en bouteille, ce qui est parfaitement normal.

La mise en bouteille#

Le vin est enfin mis en bouteille, généralement sous azote ou CO2 pour éviter l'oxydation. Le bouchon — liège, vis, synthétique — est choisi en fonction du style de vin et de sa durée de conservation prévue. Un grand vin de garde sera bouché au liège naturel. Un blanc à boire jeune peut sans problème recevoir une capsule à vis, qui garantit une meilleure régularité.

Rouge, blanc, rosé : les trois voies de la vinification#

La grande différence entre les trois couleurs tient à un seul paramètre : le temps de contact entre le jus et les peaux.

Le vin rouge#

Le jus fermente avec les peaux (macération longue). C'est la peau qui apporte la couleur (les anthocyanes), les tanins et une partie des arômes. Même le jus d'un raisin « rouge » est incolore — la couleur vient exclusivement de la peau.

Le vin blanc#

Les peaux sont séparées immédiatement après le pressurage. Le jus fermente seul, en cuve ou en fût. Pas de macération, pas de tanins (ou très peu), pas de couleur extraite des peaux. On peut d'ailleurs faire du vin blanc avec du raisin rouge — c'est le cas du Blanc de Noirs en Champagne, élaboré à partir de Pinot Noir.

Le vin rosé#

Le rosé se situe entre les deux. Deux méthodes coexistent :

  • La saignée : le moût macère avec les peaux pendant quelques heures (2 à 24 heures). Quand la couleur souhaitée est atteinte, une partie du jus est « saignée » (soutirée) et fermente seul, comme un blanc. Le reste continue en rouge.
  • Le pressurage direct : les raisins rouges sont pressés directement, comme pour un blanc. Le contact bref avec les peaux donne une teinte pâle. C'est la méthode dominante en Provence.

Pour apprendre à déguster ces différents styles avec méthode, notre guide de dégustation détaille les gestes et les repères à connaître.

Ce que le cépage change à la vinification#

Chaque cépage a ses caractéristiques propres — épaisseur de peau, taux de sucre, acidité, profil aromatique — qui influencent les choix de vinification. Un Pinot Noir à peau fine demande une macération délicate. Un Cabernet Sauvignon à peau épaisse supporte des extractions plus poussées. Un Sauvignon Blanc exprime ses thiols (arômes de pamplemousse, de buis) grâce à des levures spécifiques. Notre tour d'horizon des 10 cépages français incontournables détaille les particularités de chaque variété.

De la vigne au verre : un acte de création#

La vinification n'est pas une recette. C'est une succession de décisions — quand vendanger, combien extraire, quelle levure utiliser, quel contenant choisir, combien de temps attendre — qui façonnent le vin final. Deux vignerons sur la même parcelle, avec les mêmes raisins, peuvent produire des vins radicalement différents.

C'est ce qui rend le vin passionnant : derrière chaque bouteille, il y a un lieu, une année, un savoir-faire et une intention. Six étapes, des centaines de micro-décisions, et au bout du compte, un liquide vivant qui continue d'évoluer en bouteille. La prochaine fois que tu ouvriras une bouteille, pense à tout le chemin parcouru depuis la grappe — ça rend la première gorgée encore meilleure.

Sources#

JP

Julien P.

Analyste & narrateur data-driven

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