14,3 milliards d'euros. C'est ce que représentent les exportations françaises de vins, champagnes et spiritueux par an. Le troisième excédent commercial de France, derrière l'aéronautique et la pharmacie. Un secteur qui a longtemps fonctionné comme une machine quasi-automatique : le monde entier voulait du vin français, et le vin français le leur vendait.
Ce mécanisme se grippe. En 2025, les exportations ont reculé de 8% en valeur. Et en 2026, l'étau se resserre encore. La géopolitique est entrée dans les chais.
Trump et les 200% : la menace qui planait#
Tout a commencé avec une déclaration de Donald Trump en janvier 2025. Le président américain, en représailles à des mesures européennes jugées défavorables, a agité la menace d'une taxe de 200% sur les alcools européens. "200% de droits de douane sur le vin, c'est foutre en l'air toute la filière", alerte le Sénat français.
La menace maximale ne s'est pas concrétisée dans cette proportion. Mais les droits de douane américains sur les produits européens ont tout de même atteint 20%, et des hausses progressives sont prévues : 10% supplémentaires au premier février 2026, puis 25% au premier juin 2026 si aucun accord commercial n'est trouvé.
Le résultat est déjà visible dans les chiffres. Les ventes de vins et spiritueux français aux États-Unis, premier marché international du secteur, ont reculé de 21% en 2025. En valeur, c'est près de 3 milliards d'euros qui s'évaporent. Les importateurs américains ont anticipé les hausses en stockant massivement fin 2024, puis ont ralenti leurs commandes en 2025. Une partie de la clientèle américaine s'est tournée vers des alternatives : vins californiens, italiens, espagnols ou chiliens, non touchés par les mêmes taxes.
La Chine : un marché qui ne reviendra pas comme avant#
Le cas chinois est différent, et à certains égards plus structurel. La Chine avait été le relais de croissance miraculeux du vin français dans les années 2010, notamment pour Bordeaux qui y avait massivement investi. Les exportations vers la Chine avaient atteint des sommets historiques en 2017-2018.
Puis la relation commerciale s'est dégradée. Les taxes chinoises sur les vins australiens, imposées en 2020 comme représailles commerciales, avaient dans un premier temps profité aux vins français en éliminant un concurrent majeur. Mais la Chine a progressivement réduit ses importations globales de vin, et le vin français a subi les rétorsions chinoises contre les mesures européennes sur les voitures électriques.
En 2025, les exportations de cognac, armagnac et autres eaux-de-vie vers la Chine ont chuté de 20%, à 767 millions d'euros. Pour le Cognac, dont la Chine représentait jusqu'à 30% des débouchés mondiaux, c'est une catastrophe. Pour Bordeaux, qui avait misé sur le marché chinois pendant quinze ans, c'est une désillusion douloureuse mais pas inattendue.
Le pire, c'est que ce marché chinois ne reviendra probablement pas dans la forme qu'il avait. La consommation de vin en Chine a baissé de façon tendancielle : les jeunes Chinois boivent moins de vin rouge importé, se tournent vers des spiritueux locaux (baijiu) ou des bières. La fenêtre d'opportunité qui existait dans les années 2010 s'est fermée.
Les 800 millions d'euros perdus#
Les taxes Trump de 20% seules représentent, selon les calculs de Réussir Les Marchés, 800 millions d'euros de pertes potentielles pour les vins et spiritueux français. Ce chiffre ne prend pas en compte l'effet domino : des importateurs qui réduisent leurs commandes par précaution, des consommateurs américains qui s'adaptent à des offres moins chères, des distributeurs qui diversifient leurs sources.
La filière n'était déjà pas en grande forme avant la crise géopolitique. La consommation mondiale de vin décline tendanciellement, les nouvelles générations boivent moins d'alcool, les marchés "naturels" du vin français en Europe stagnent. L'export était le moteur de croissance. Ce moteur tousse.
Qui résiste, qui souffre#
L'impact n'est pas uniforme. Quelques segments tirent mieux leur épingle du jeu.
Le champagne premium reste une valeur refuge sur les marchés qui peuvent se permettre les prix. La désirabilité de la marque "Champagne" est assez forte pour résister partiellement aux hausses de tarifs : un consommateur américain qui veut du Champagne pour un mariage acceptera un surcoût de 20%. Celui qui achetait un Prosecco sur un coup de tête se détournera vers une alternative locale.
Les vins bio et naturels ont une clientèle plus fidèle et plus insensible aux fluctuations de prix, sur des marchés de niche où l'alternative n'existe pas vraiment. Leur progression continue, malgré la crise globale.
Les vins d'entrée de gamme sont les plus touchés. À 10-15 euros la bouteille, une taxe de 20% suffit à faire basculer l'achat vers un vin californien ou espagnol sans les mêmes contraintes douanières.
Les marchés alternatifs : Inde, Corée, Asie du Sud-Est#
Face aux marchés américain et chinois sous pression, la filière viticole française cherche des relais. Plusieurs pistes émergent.
L'Inde fait l'objet de toutes les attentions depuis l'accord commercial UE-Inde signé fin 2024, qui a réduit les droits de douane indiens sur le vin européen de 150% à 20%. C'est une révolution tarifaire. L'Inde compte 1,4 milliard de personnes, une classe moyenne en expansion, et une consommation de vin encore minuscule mais en forte croissance. Le potentiel est réel, mais les volumes actuels restent modestes.
La Corée du Sud est un marché mature et sophistiqué, déjà bien pénétré par les vins français. La croissance y est régulière mais limitée par la taille du marché.
L'Asie du Sud-Est (Vietnam, Thaïlande, Philippines, Malaisie) représente une montée en puissance lente mais régulière. La classe moyenne y consomme de plus en plus de vin importé.
Ces marchés alternatifs ne compenseront pas à court terme les volumes perdus aux États-Unis et en Chine. Mais ils constituent des fondations pour une diversification à long terme qui était de toute façon nécessaire.
Ce que les vignerons font concrètement#
Sur le terrain, l'adaptation prend des formes variées.
Certains domaines renforcent leur présence sur le marché intérieur français, en développant la vente directe au domaine, l'oenotourisme, les abonnements. C'est une stratégie défensive mais sage : réduire la dépendance à l'export, construire une relation directe avec le consommateur.
D'autres misent sur la montée en gamme. Un vin à 50 euros supporte mieux une taxe de 20% qu'un vin à 10 euros : l'impact en proportion reste le même, mais l'acheteur premium est moins élastique au prix.
La crise bordelaise, dont nous avons analysé l'ampleur dans notre article sur les 20% de vignobles qui vont disparaître, préfigure ce que d'autres régions pourraient traverser si la crise export s'étend et se prolonge.
Le vin français reste l'une des grandes marques mondiales. Mais une marque forte ne résiste pas indéfiniment à une accumulation de facteurs défavorables sans s'adapter. La filière le sait. Elle s'adapte, douloureusement, prudemment, avec l'urgence de ceux qui voient leurs marchés se rétrécir et le temps d'agir qui se compresse.
Pour suivre les évolutions de marché et les tendances de consommation, notre présentation des vins naturels illustre les mutations de fond qui redessinent les attentes des consommateurs, y compris à l'export. Et pour comprendre comment les appellations françaises se positionnent face à cette concurrence internationale, notre guide sur les AOC et AOP donne le contexte réglementaire qui structure la valeur perçue des vins français à l'étranger.
Sources :



