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Les dix crus du Beaujolais : terroirs, hiérarchie et bouteilles à déboucher ce printemps

Par Sylvie M.

7 min de lecture
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C'était un dimanche de novembre, quelques jours après le beaujolais nouveau. Un ami m'avait tendu un verre en disant "goûte, c'est un Morgon, ça n'a rien à voir". Il avait raison. Ce verre a changé ma perception d'une région entière que j'avais trop longtemps regardée avec la condescendance de quelqu'un qui confond le panneau d'entrée de ville avec la ville elle-même. Le beaujolais nouveau n'est pas le Beaujolais. Les dix crus sont une autre conversation.

Le socle géologique, ou pourquoi le granite fait tout#

Avant de parler de crus, il faut parler de sol. La grande majorité du vignoble des crus repose sur des roches primaires : granits roses, granits bleus, diorites, schistes. Ce sont des terroirs anciens, formés il y a plusieurs centaines de millions d'années, qui n'ont rien à voir avec les argilo-calcaires de la Bourgogne voisine ni avec les alluvions qui caractérisent les appellations régionales situées plus au sud.

Ce granite, selon sa composition et son altération, donne des vins de nature radicalement différente. Le gamay, cépage unique de toutes ces appellations, s'y exprime avec une précision que les terrains plus riches lui refusent. Moins de rendement, moins de matière, mais plus de caractère. Le granite contraint la vigne, et cette contrainte est une forme de grâce oenologique.

Les exceptions confirment la règle : Brouilly et Côte de Brouilly reposent pour partie sur des schistes bleus, appelés localement "pierres bleues", qui accumulent la chaleur le jour et la restituent la nuit. Ces schistes donnent aux vins un supplément de chaleur et une texture différente de leurs voisins granitiques.

Du nord au sud : dix caractères, dix histoires#

Saint-Amour ouvre la route, tout au nord. Son nom est le plus romantique des dix, ce qui lui vaut un pic de ventes à la Saint-Valentin qui ferait sourire n'importe quel caviste. La réalité dans le verre est plus complexe : mosaïque géologique (granite, schiste, pierres bleues, argilo-calcaire), le Saint-Amour peut être léger et fruité sur certaines parcelles, plus structuré et épicé sur d'autres. Difficile à cerner, intéressant à explorer.

Juliénas mérite davantage de considération qu'on ne lui en accorde généralement. Son sous-sol complexe, granite, schiste, pierres bleues, produit des vins concentrés et épicés qui gagnent à vieillir deux à quatre ans. J'ai rarement vu un Juliénas de bonne maison mal vieillir. C'est un cru de confiance, moins glamour que ses voisins du sud, mais rarement décevant.

Chénas est le plus petit des dix crus en superficie, une discrétion qui cache des vins d'une certaine race. La partie occidentale, sur granite, produit des vins plus fins. La partie orientale, sur alluvions de la rivière Mauvaise (le nom est trompeur), donne des cuvées plus souples. Chénas est souvent absorbé dans la conversation par son voisin immédiat Moulin-à-Vent, ce qui est une injustice.

Moulin-à-Vent est le cru dont les amateurs de Bourgogne parlent le plus volontiers. "Le roi du Beaujolais", dit-on. Le fond granitique est ici singularisé par la présence de manganèse dans les sols, un élément qui réduit les rendements naturellement et concentre les raisins. Les vins sont denses, colorés, avec des tanins qui autorisent une garde de cinq à dix ans sur les belles cuvées. Un Moulin-à-Vent du Château du Moulin-à-Vent ou de Jules Desjourneys passé cinq ans en cave peut se confondre avec un Côte de Nuits accessible. C'est là que le Beaujolais tacle sérieusement.

Fleurie est le cru du granite rose et de la finesse. Plus de 90% du vignoble repose sur ce granite clair qui donne aux vins des arômes floraux caractéristiques : iris, rose, violette. On parle souvent du "féminin" des crus du Beaujolais pour Fleurie, une terminologie datée mais qui capte quelque chose de réel : une élégance qui tranche avec la densité de Moulin-à-Vent. Le domaine Chignard, avec sa cuvée "Les Moriers", est une référence absolue. Le millésime 2022 y était particulièrement réussi.

Chiroubles monte le plus haut en altitude des dix crus, entre 250 et 450 mètres. Cette position élevée se ressent dans les vins : légers, vifs, avec une fraîcheur qui en fait les plus immédiatement buvables de la hiérarchie. Un Chiroubles se débouche jeune, un dimanche de printemps, avec une charcuterie de qualité. Pas de stratégie de cave nécessaire.

Morgon est le cru qui me touche le plus. Le mont de la Côte du Py, une butte de diorite bleue, structure des vins d'une densité rare dans le Beaujolais. Les sols de schistes décomposés, imprégnés d'oxydes de fer et de manganèse, donnent au Morgon cette capacité à "morgonner" : après quelques années de cave, il prend des allures bourgognonnes, avec des arômes de cerise noire, de prune, une structure tannique qui se fond dans une patine veloutée. Lapierre, Foillard, Jean-Marc Burgaud : ce sont des vignerons dont les noms méritent d'être connus bien au-delà du Beaujolais.

Régnié est entré dans le club des crus en 1988, le dernier à y être admis. Sur granite rose, il produit des vins souples, fruités, avec des arômes de framboise et de cassis qui en font une entrée facile dans l'univers des crus. Ce n'est pas le plus complexe des dix, mais sa franchise est une qualité.

Brouilly est le plus vaste des dix crus. Ses vins sont ronds, gourmands, avec une accessibilité qui en fait des valeurs sûres dans un repas de famille. L'hétérogénéité du terroir (granite, schiste, basalte selon les parcelles) se retrouve dans la diversité des styles proposés par les nombreux domaines qui y opèrent.

Côte de Brouilly est la cerise sur la butte, littéralement : les vignes encerclent le mont Brouilly sur ses pentes les plus exposées. Les schistes bleus dominent, les vins sont plus concentrés, plus minéraux que ceux de Brouilly plaine. La différence est réelle à la dégustation, et le différentiel de prix reste raisonnable. C'est peut-être le meilleur rapport qualité-prix de la hiérarchie.

Ce que j'ouvrirais ce printemps#

Pour un apéritif qui change des habitudes : un Chiroubles 2023 frais, sorti de cave depuis peu. Pour un dîner avec un gigot d'agneau pascal : un Morgon Côte du Py 2021 de Jean Foillard, si vous en trouvez encore. Pour convertir un sceptique qui croit que le Beaujolais se boit froid dans une carafe en plastique : un Moulin-à-Vent 2019 ouvert une heure avant le repas, pour montrer ce que le Gamay fait quand on le laisse travailler.

Les domaines en biodynamie du Beaujolais s'inscrivent dans une tendance plus large que je suis depuis quelques années : la montée des vins naturels comme entrée dans la découverte des terroirs, une porte d'entrée que les crus du Beaujolais ont particulièrement bien su exploiter grâce à leur géologie expressive.

Le millésime 2024 n'est pas encore arrivé en masse sur les étals pour les crus. Ce sont les 2022 et 2023 qui circulent, deux belles années en Beaujolais malgré des aléas climatiques en demi-teinte sur d'autres régions. Les 2022 en particulier ont produit des vins concentrés sur les crus du nord (Moulin-à-Vent, Fleurie, Morgon), avec une garde attendue supérieure à la moyenne. Le bilan 2025 mérite d'être suivi de près pour les primeurs qui arriveront d'ici l'été.

Honnêtement, je ne suis pas sûre que la hiérarchie des crus soit aussi figée qu'on le présente. Les domaines émergents, notamment ceux qui travaillent en biodynamie sur Régnié ou Brouilly, produisent des vins qui dérangent parfois les certitudes acquises sur les crus "nobles". C'est ce qui rend cette région vivante.

Sources#

SM

Sylvie M.

Critique culturelle & littéraire

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